dimanche 5 juillet 2015

Riton le philosophe



Il faisait bon dans le bar de Gégé, accoudé au comptoir, devant mon demi à la pression, je regardais, au-delà de la porte vitrée, tomber la nuit sur la rue frileuse. Brouhaha, bruits de verres qui s'entrechoquent, la grosse voix du patron houspillant son serveur, quelque chose de familier et de rassurant pour meubler mon esprit vide, quand soudain... Mon voisin de bière et de comptoir, l'ineffable Henri qui jouait son taiseux depuis un bon moment, se rapprocha de moi et me souffla son haleine dans la figure. Par chance je ne fume pas, il n'y eut donc pas d"explosion, je retins juste ma respiration, le temps qu'il se recule un peu.
 "Je me disais un truc là..." commença t-il. Je me raidis, il allait me livrer une de ses redoutables réflexions, je cherchais du regard un moyen de fuir, une issue, mais il referma sur mon avant-bras, sa grosse patte de mécano m’ôtant tout espoir de lui échapper, je n'étais plus qu'une proie. Je dévisageai quelque secondes sa bonne trogne souriante quoiqu'un peu rougeaude, en me demandant dans quelle conversation absurde il allait encore m'entraîner. C'est que Henri, dit: "Riton" est un spécialiste, un de ces intellectuels de comptoir qui vous dénichent des vérités flamboyantes dans le morne quotidien et surtout, et c'est là que réside le danger, n'hésitent pas à vous en faire profiter. "Donc, finalement, Dieu c'est un genre de super héros?.." énonça t'il à la manière docte d'un prof de lycée tentant d'injecter un minimum de connaissances dans de jeunes cerveaux réfractaires au savoir. Son œil gauche était à moitié fermé, signe qu'il commençait à être bourré, mais il scrutait mon visage, guettant une réaction d’intérêt. Bon, c'est un copain, ça m'embêtait de l'envoyer balader, pas le choix...
"Ouais, et donc?" fis-je avec le soupir résigné du type qui enclenche volontairement une machine infernale et qui se sait condamné..
"Ben il à des points communs avec Superman..." il leva sa main tachée de cambouis en tendant deux doigts comme pour le V de victoire. De son autre main il toucha un doigt: "bon, il à des super-pouvoirs, non? il fait des trucs magiques, il peut foutre le feu à une ville juste parce qu'elle est mal fréquentée, réveiller des morts et tout ça, non?" Avec un talent de conteur affirmé, il laissa son geste en suspens, guettant ma réaction, son œil complètement ouvert brillait d'excitation et l'autre aussi. Pour me donner une contenance je descendis le reste de mon demi, il toucha le deuxième doigt: "En plus il est extraterrestre lui aussi..." A ce stade de son argumentation, l'indifférence aurait été de l'impolitesse, je risquai un: "Ah bon?" en simulant un semblant d'intérêt. Je ne devais pas être si mauvais acteur finalement, je vis qu'il appréciait ma prestation. Il se redressa vivement et du coup, il n'avait presque plus l'air saoul. Il écarta vivement les bras comme pour énoncer une évidence à un béotien: "forcément! il est censé avoir crée la terre, donc il est pas terrien pasque la terre elle existait pas encore!" il laissa volontairement un silence (toujours un truc de conteur) puis il baissa les nageoires sur l'aboutissement inéluctable de cette profonde réflexion: "donc il vient d'une autre planète!". Il pointa son doigt taché vers les étoiles pour appuyer son propos et je dus reconnaître que son raisonnement se tenait. "T'as raison.." admis-je avec sincérité. Il jubilait tellement d'avoir capté mon approbation qu'il aurait pu se mettre à clignoter comme une guirlande, on n'aurait pas vu la différence. Sur ce, satisfait comme un artiste qui vient de faire son show, Riton jugea que ses neurones avaient surchauffé, il commanda deux verres de "liquide de refroidissement" et s’éclipsa pour aller aux toilettes, "faire pleurer le colosse" selon sa propre expression.                                                            

Le petit vieux à barbe blanche qui sirotait ses verres de calvados derrière mon copain et qui l'avait écouté avec attention, s'adressa à moi, il souriait dans sa barbe de neige et hochait la tête sans arrêt, on aurait dit un père Noël en beaucoup moins enveloppé: "c'est un gnfilosophe, ton pote!" visiblement il avait un léger problème d'élocution, peut-être à cause du calva. Devant mon manque de réaction il précisa: "Ouais, comme Gérard-Henri Levgny, le type à la télé, le maigrichgnon avec des grandes chemises!" Je fis semblant de ne pas comprendre: "Ah oui, il écrit pas des bouquins de cuisine, lui?" Le vieux vit que je le chambrait, il pointa un doigt maigre et tout tordu, "toi t'es un rigolo, hein? c'est pas gnentil de se moquer des vieux!" A cet instant, Riton revint des gogues, il avait l'air inspiré: "dis donc, je réfléchissait à un truc, c'est vrai que par contre, Superman, il peut pas se rendre invisible, lui....".

lundi 29 juin 2015

Du bonheur


«Le bonheur n'est pas chose aisée: il est très difficile de le trouver en nous, et impossible de le trouver ailleurs.»

Chamfort


" ...car les jouissances les plus élevées, les plus variées et les plus durables sont celles de l'esprit, quelque fausse que puisse être pendant la jeunesse notre opinion à cet égard; et ces jouissances dépendent surtout de la force intellectuelle. Il est donc facile de voir clairement combien notre bonheur dépend de ce que nous sommes, de notre individualité, tandis qu'on ne tient compte le plus souvent que de ce que nous avons ou de ce que nous représentons. Mais le sort peut s'améliorer; en outre, celui qui possède la richesse intérieure ne lui demandera pas grand'chose; mais un benêt restera benêt, un lourdaud restera lourdaud, jusqu'à sa fin, fût-il en paradis et entouré de houris."


Arthur Schopenhauer   (Aphorismes sur la sagesse dans la vie)

 

"Nous laisserons ce monde-ci aussi sot et aussi méchant que nous l'avons trouvé en y arrivant."

Voltaire


dimanche 21 juin 2015

Ailleurs...



Donne-moi, pour éventrer le nuage gris, un poignard d'assassin à lame courbe étincelante. Donne-moi pour éventrer la froide vague et son épaule mousseuse, un fin voilier à la coque de nacre blanche. Las d’écouter bruire des pensées futiles et sans but sous la voûte de mon crâne, las d'écarter d'une main rageuse, ces insectes importuns aux visages d'hommes. Je prends, la peur au ventre, la direction d'un ailleurs qui n'a de nom que l'absence.
Je ne verrais plus au petit matin glacé, dans ce miroir mort crispé sur le mur, ma paupière lourde et mon visage flétri.
Je serai sensible et vif, vivant enfin, d'une autre naissance. Sous mon talon: le Monde, qui gronde et mugit. Dans mon œil: le ciel ouvert, une course d'oiseaux en feu au-dessus de la forêt bleue, le décroissement de la lumière, la chute du géant flamboyant qui s'engloutit sous les dernières vagues au bout de l'univers...
Mais quoi? ou est ta chaleur? celle que je pouvais sentir sans même te toucher. C'est la seule chose qui me manquera encore et puis c'est certain, je n'aurai plus de mémoire. Seul toujours, accoudé à la balustrade de bois délavé qui domine la mer je guetterai ma liberté avec une patience d'oiseleur.
Sous le couvert d'une feinte indifférence, je rêverai que tu n'es plus là, et puis ce sera seulement une écorchure du passé qui cicatrise sans trace.
Le souvenir même de n'avoir jamais rien possédé s'effacera comme de l'encre sous la pluie. Seuls mes yeux resteront ouverts, lucarnes sur l'espace immense, sur la lumière du dehors. Ma poitrine se gonflera d'un air tout neuf ma tête se remplira de la parole du vent et du cri des bêtes, je n'aurai plus besoin de rien...

vendredi 12 juin 2015

Flibustière..



Flibustière de tous les vents, sur des talons comme de longues aiguilles, tu arpentes la vie.
Des mains avides accrocheront tes chevilles, racines d’une rumeur malveillante, Je te vois
passer, seule, dans un tourbillon de couleurs. Violette ou tournesol, tu as ce parfum des
amours passées. Tu chaloupes comme un refrain de guinguette, et sur ton chemin, où que tu
ailles, une femme déjà vieille, brade ses souvenirs. Elle garde, comme une entrave, ce
bracelet, butin d’une nuit, où son cœur s’est glacé. Cette bohémienne aux yeux triste te
regarde dans son miroir. Et un jour d’attente dans un lieu encore inconnu, entre l’hiver et
l’été, tu seras sa petite fille évadée d’un rêve.

Marguerite

jeudi 4 juin 2015

Citation du jour..



" Si la population comprenait le système bancaire, je crois qu’il y aurait une révolution avant demain matin.."

Henry Ford   ( fondateur de la marque qui porte son nom)

samedi 30 mai 2015

Une chimère...



Dans une moitié de jour, un peintre du trottoir siffle une passante. Non pas un appel
équivoque, mais un chant inventé pour elle. Dans un atelier de plein air, elle s’assied avec
une idée d’amour. Le geste lent, elle allume une petite pipe en écume. Le visage d’un vieil
homme, le jour de sa dernière nuit, s’estompe, et un pastel de couleurs, l’engourdit. Les
caprices d’un enfant, comme une énergie sans colère, font tournoyer la terre. Une eau,  mer
d’aquarelle, l’éclabousse. Un narcisse va fleurir.

Une chimère se baignait dans le bleu d’un miroir. Un baladin , voyageur de la nuit, s’est
penché sur ton reflet. Le poing serré, tu t’es lovée contre lui, les brasiers de la saint jean,
illuminaient la terre. Le vent soufflait, et tu volais, tu plongeais, et un parfum de musc,
comme un terreau de poudre brune te fit te cambrer.  Un homme chantait sa femme oiseau,
envolée un jour de tempête, et ce songe , comme une présence obsédante te frôlait.Les bras
levés, dans une nuit qui te protège, tu lui inventais des ailes.

Un brouillard bleuté s’est glissé entre les voilages de ma maison. Et le vent qui soufflait,
comme sur un bateau, m’a emmenée.Sur une embarcation de fortune, tu le cherches tout
autour des mers. Une mer de bleu et de noir confondue, qui s’est inventée une couleur.Juste
un poisson-lune éclaire ton chemin. Tu écumes les nuits, un baldaquin, contre un ciel
d’orage. Un serpent de mer s’est perdu et, vêtue d’une cape ruisselante tu l’attends. Quelque
part un homme chante. Et une femme, dans ses rêves, lui sourit.


Marguerite






dimanche 24 mai 2015

Tourisme responsable?


Je m'étais dit avec raison, que la jungle, ça me ferait du bien, une jungle sans fauves ni chercheurs d'or. Un endroit vivant et beau ou je pourrais me balader sans l'aide d'un guide, avec juste quelque serpents et des bricoles un peu dangereuses pour l'adrénaline. C'était une bonne idée, un moyen peut-être un peu tordu pour me laver l'intérieur de la tête, mais ça marche... Après, le dernier truc pour se nettoyer le cerveau, c'est la mort, mais c'est un peu définitif. Là, l'intérêt c'est que je peux recommencer, m'épuiser en transports divers, partir loin de chez moi, prendre l'avion... Chez moi? c'est ou?.. je n'en sais trop rien, j'ai toujours vécu dans le provisoire, sans rien conserver de définitif, c'est ainsi que la vie m'a façonné et je n'y peux rien, ou plutôt je ne veux plus que ça change, posséder trop de choses, un petit chez soi, thésauriser, amasser, ça rends égoïste et je n'en ai pas envie.
Sinon, pour se faire des shampooings à l'intérieur du crâne, il y à plein de trucs, l'alcool, les médicaments, les antidépresseurs, les drogues de toute sortes, la plupart des gens essaient ça. Mais ça ne vide rien du tout, je me demande même si ça n'en rajoute pas, ça vous transforme en mort-vivant et c'est pas le but. Je rêve de me diluer dans le vert et le frémissant, le grouillant univers. La structure complexe d'une feuille, la transparence de l'eau, contiennent plus que leur apparence et nous leur appartenons. Nos corps physiques sont faits d’éléments naturels, Oxygène, Hydrogène, Carbone, Azote et près de soixante éléments différents dont l'or et l'argent(!) nos cerveaux, nos yeux nos mains, sont bâtis à l'aide de la même matière que le vivant tout entier. alors pourquoi tant d'indifférence au sort du monde? si la planète est polluée, nos corps le sont aussi. J'ai du mal à comprendre comment les êtres intelligents que sont les humains ont pu oublier leurs liens de parenté, leurs liens filiaux avec le monde qu'ils arpentent chaque jour.
Nous voyageons bien plus qu'autrefois, quand les voyages étaient l'apanage des gens riches et ces connaissances nouvelles à notre portée auraient du nous éduquer, nous rendre plus responsables. Mais c'est loin d'être le cas et nous feignons ignorer l'empreinte que nous, touristes, laissons derrière nous.  Je profite au maximum et avec le plus de respect possible de ce que la planète m'offre car j'en ai bien peur, la génération de nos petits-enfants n'aura plus à voir que des paysages pollués des eaux sales, des forêts réduites à la portion congrue. Notre chair, notre sang, nos cellules, finissent par ressembler à ces paysages ravagés par l'industrialisation et le profit, altérés, meurtris et corrompus par des maladies nouvelles, des cancers, d'étranges allergies encore inconnues il y à quelque décennies et il y à un lien direct avec l'état de la planète.
Je sais, ce genre de discours me catalogue, j'ai un jour, été assez stupide pour dialoguer avec un chasseur de chez moi, un de ces gars qui flinguent les bestioles juste pour "passer un bon moment"
Ile de Java, Indonesie (photo:Zak Noyle)
, sa réaction,un brin méprisante à été: "t'es un écolo, toi!". Eh ben non, même pas, je ne milite pas, je ne vote certainement pas non plus, je me contente de prendre soin des bouts de monde que je côtoie. Si je voulais vraiment être intégriste, je ne prendrais plus l'avion, je ne roulerais plus qu'en vélo, alors je me contente de ce qui est à ma portée, je ne suis qu'un petit humain qui aime les arbres et ils me font du bien parce qu'ils sont vivants et beaux et que tant qu'ils seront là, nous y serons aussi.
Willamette National forest, Oregon (photo:Daniel Dancer)

Mortelle ingestion, atoll de Midway (photo:Chris Jordan)








Et pour terminer, une citation de circonstances,tirée d'un best-seller connu:

"Car le sort des fils de l'homme et celui de la bête sont pour eux un même sort; comme meurt l'un, ainsi meurt l'autre, ils ont tous un même souffle, et la supériorité de l'homme sur la bête est nulle; car tout est vanité."

Ecclésiaste 3.19