mercredi 29 juillet 2015

La quête..



… «  Car notre quête n’est plus de cuivre ni d’or vierge, n’est plus de houilles ni de naphtes, mais comme aux bouges de la vie le germe même sous sa crosse, et comme aux antres du Voyant le timbre même sous l’éclair, nous cherchons, dans l’amande et l’ovule et le noyau d’espèces nouvelles, au foyer de la force l’étincelle même de son cri !… »


Saint John Perse "Vents"

mardi 28 juillet 2015

L'argent


"..Nous manquons de quelque chose dont nous ne ignorons l'origine et comment il est injecté dans la société.  Imaginons comme l'a fait Jacques Duboin il y a près d'un siècle, que nous faisions visiter notre pays à quelque voyageur venu de l'espace. Devant le désastre, il s'exclame :
- "Mais pourquoi ne construisez vous pas plus de logements pour les sans abris ? Manquez vous de ciment ? Pourquoi n'aidez vous pas davantage les personnes âgées, les malades et les plus faibles d'entre vous ? Manquez vous de bras, de lits ou de nourriture ? 
- Rien de tout cela, nous manquons d'argent !" lui répondez vous
- "Mais qu'est ce que c'est ?" 
 Et devant le billet de 20 euros que vous sortez de votre portefeuille, il ouvre de  grands yeux:  
-"...mais c'est un bout de papier avec des chiffres dessus !?? Et qui les fabrique ?
-Ben c'est nous... "

Blog du film "La dette" (http://ladettelefilm.blogspot.fr)

vendredi 24 juillet 2015

Les mouettes sont des oiseaux de paradis


J'ai ouvert mon volet ce matin, le soleil se levait, éblouissant dans un ciel déjà bleu j'entendais la mer frapper la dune, tout près. De subtils rayons de lumière orangée frappaient par en-dessous un vol de mouettes paresseuses. Elles tournaient lentement, volant bas et sans hâte, changées par la magie des premiers rayons en un flamboyant vol de phénix et d'oiseaux de paradis. Elles semblaient prendre plaisir à cette transformation fugace, poussant des cris presque joyeux . Toutes à la joie d'échanger pour un instant leurs tristes costumes gris contre des parures plus nobles elles semblaient s'admirer entre elles comme on regarde sa propre image dans un miroir. C'était l'été, la clarté et la pureté de l'air me poussèrent au-dehors.
Je marchais sans but, le nez au vent, par les rues presque désertes, éclaboussées de lumière rose et d'ombre bleue. En émergeant de mon rêve éveillé, je me rendis compte que j'étais juste devant la façade défraîchie d'un minuscule bistrot que je connaissais bien: celui  de mon ami Gégé. Il y avait de la lumière à l’intérieur, et cela m'étonna à cette heure matinale, en m'approchant un peu je le vis derrière son bar, en train de laver et d'essuyer des verres. Cela faisait plusieurs semaines que je n'étais pas venu, je poussai donc la porte vitrée et entrai. Gégé ne broncha pas, il ne se retourna même pas, le dos arrondi sur sa tâche, j'entendais parfois couiner le torchon dans les verres humides et le son léger à chaque fois qu'il en reposait un à l'envers à la suite des autres.
Au moment ou j'allais repartir, jugeant que j'étais importun, j'entendis la voix un peu lasse de Gégé qui s'adressait à moi: "Je te fais un café Jipé?" Il disait parfois qu'il reconnaissait ses clients sans même les regarder, à la manière dont ils poussaient la porte de son rade, j'avais traité cette révélation à la manière d'une fanfaronnade et j'avais eu tort. Les gens que nous croyons connaître nous étonnent parfois de la plus étrange des manières.
Je me suis accoudé au bar "dans la position du tireur debout" comme dirait Riton, pendant que mon ami s'affairait sur le percolateur. "Çà va?" j'ai demandé, sans originalité. "Bof.." à répondu mon interlocuteur. Il y à eu un court silence comme pour digérer les implications de cet échange laconique. Et puis Gérard s'est retourné vers moi, il avait l'air fatigué et triste, j'ai compris que la raison de sa présence matinale devait être l'insomnie: "Tu savais que Minnie et moi on s'était séparés?". Minnie" c'est Mélanie, son épouse depuis bientôt vingt ans et la nouvelle me laisse un peu désemparé, je ne sais plus quoi dire, j'aurais voulu n'être pas entré et avoir évité cet instant pénible. Tout ce que je trouve à dire c'est: "oh merde! non, j'étais pas au courant.." avant qu'un silence gênant ne se réinstalle, je lui demande ce qui s'est passé, tandis qu'il pose devant moi un expresso fumant, noir comme de l'encre et qui sentait bon le matin.
Il s'est raclé la gorge, "tu vois, on ne s'entendait plus du tout, sur tout ou presque tout.." il prit sous la machine une seconde tasse et s'enfila en grimaçant, une gorgée du café brûlant: ""En fait, je me suis rendu compte qu'on faisait semblant d'être pareils, d'avoir les même gouts, tout ça... et puis au fil des années quelque chose n'a plus fonctionné, on s'est aperçu, du moins c'est ce que je crois, que nos rêves et nos aspirations étaient différents, qu'on était différents.." il regarda sa tasse et poussa un long soupir en contractant ses poumons, un peu comme un fumeur expulse la fumée d'une cigarette: "depuis deux semaines, je ne dors pratiquement pas, alors je réfléchis, je me demande pourquoi on veut toujours que les autres nous ressemblent alors que de toute évidence nous sommes tous différents. On fait des efforts on s'oblige à être pareils pour ne pas être rejetés et le résultat c'est qu'on vit toute sa vie dans le mensonge, et qu'on souffre sans savoir pourquoi, on essaie de ressembler aux autres et on leur en veut quand on s'aperçoit que ce n'est pas possible..." Il se tut, comme épuisé par la phrase la plus longue que j'aie jamais entendu de sa part.
                                                                                                                                                                  
Il me dévisageait de son regard triste, mon café commençait à refroidir, j'en bus une gorgée pour me donner le temps de forger une réponse. "Tu vois..." dis-je finalement, " ...c'est le plus vieux mécanisme du monde, dans les grandes lignes, nous sommes tous pareils face à la vie, l'aspiration au bonheur, les joies, les peines, le plaisir, la souffrance, mais si cela nous arrange, nous feront de l'autre un être si différent qu'il nous paraîtra même légitime de le rejeter voire de l'éliminer comme un déchet dans les cas extrêmes...". "Oui, c'est le mécanisme des guerres.." coupa Gégé qui m'écoutait en hochant la tête "et des génocides.." ajouta-t'il encore, il vit qu'il m'avait coupé dans mon élan et s'excusa, me priant de continuer.
Je repris la parole: "et comme tu disais, nous sommes tout de même différents, dans notre vécu, nos caractères, nous sommes ce que la vie à fait de nous, il ne faut pas s'illusionner, il est impossible de regarder l'autre et de se voir comme dans un miroir quelque soit notre désir, il est juste possible de faire des concessions et d'accepter les différences de les comprendre, voire de les aimer, mais bien sur c'est toujours facile de le dire, je suppose que c'est une part de l'évolution humaine encore à venir, en ce qui me concerne, je le sais, mais ne l'applique pas souvent...". Gégé hochait toujours la tête "Ouais, c'est vrai, faut commencer à se dire qu'on est pas parfaits et le penser vraiment.." finit'il par dire, "mais ça ne me console pas de le savoir...".                                                                                            Il déposa sa tasse vide dans l'évier et prit un verre à "shots" il se versa un Cognac et l'envoya derechef dans son gosier,  se tournant vers moi il demanda, avec un mouvement du menton: "t'en veux un?", j'hésitai, sept heures du matin, un peu tôt pour le Cognac, mais d'un autre côté en refusant, je donnais l'impression de ne pas compatir à ses malheurs. "Ok!" dis-je, dehors la lumière avait changé, les gens sortaient dans la rue, les mouettes avaient quitté leur habit de lumière.

vendredi 17 juillet 2015

Citation du jour...



"La différence entre le génie et la bêtise, c'est que le génie a des limites"

Robert Byrne

dimanche 5 juillet 2015

Riton le philosophe



Il faisait bon dans le bar de Gégé, accoudé au comptoir, devant mon demi à la pression, je regardais, au-delà de la porte vitrée, tomber la nuit sur la rue frileuse. Brouhaha, bruits de verres qui s'entrechoquent, la grosse voix du patron houspillant son serveur, quelque chose de familier et de rassurant pour meubler mon esprit vide, quand soudain... Mon voisin de bière et de comptoir, l'ineffable Henri qui jouait son taiseux depuis un bon moment, se rapprocha de moi et me souffla son haleine dans la figure. Par chance je ne fume pas, il n'y eut donc pas d"explosion, je retins juste ma respiration, le temps qu'il se recule un peu.
 "Je me disais un truc là..." commença t-il. Je me raidis, il allait me livrer une de ses redoutables réflexions, je cherchais du regard un moyen de fuir, une issue, mais il referma sur mon avant-bras, sa grosse patte de mécano m’ôtant tout espoir de lui échapper, je n'étais plus qu'une proie. Je dévisageai quelque secondes sa bonne trogne souriante quoiqu'un peu rougeaude, en me demandant dans quelle conversation absurde il allait encore m'entraîner. C'est que Henri, dit: "Riton" est un spécialiste, un de ces intellectuels de comptoir qui vous dénichent des vérités flamboyantes dans le morne quotidien et surtout, et c'est là que réside le danger, n'hésitent pas à vous en faire profiter. "Donc, finalement, Dieu c'est un genre de super héros?.." énonça t'il à la manière docte d'un prof de lycée tentant d'injecter un minimum de connaissances dans de jeunes cerveaux réfractaires au savoir. Son œil gauche était à moitié fermé, signe qu'il commençait à être bourré, mais il scrutait mon visage, guettant une réaction d’intérêt. Bon, c'est un copain, ça m'embêtait de l'envoyer balader, pas le choix...
"Ouais, et donc?" fis-je avec le soupir résigné du type qui enclenche volontairement une machine infernale et qui se sait condamné..
"Ben il à des points communs avec Superman..." il leva sa main tachée de cambouis en tendant deux doigts comme pour le V de victoire. De son autre main il toucha un doigt: "bon, il à des super-pouvoirs, non? il fait des trucs magiques, il peut foutre le feu à une ville juste parce qu'elle est mal fréquentée, réveiller des morts et tout ça, non?" Avec un talent de conteur affirmé, il laissa son geste en suspens, guettant ma réaction, son œil complètement ouvert brillait d'excitation et l'autre aussi. Pour me donner une contenance je descendis le reste de mon demi, il toucha le deuxième doigt: "En plus il est extraterrestre lui aussi..." A ce stade de son argumentation, l'indifférence aurait été de l'impolitesse, je risquai un: "Ah bon?" en simulant un semblant d'intérêt. Je ne devais pas être si mauvais acteur finalement, je vis qu'il appréciait ma prestation. Il se redressa vivement et du coup, il n'avait presque plus l'air saoul. Il écarta vivement les bras comme pour énoncer une évidence à un béotien: "forcément! il est censé avoir crée la terre, donc il est pas terrien pasque la terre elle existait pas encore!" il laissa volontairement un silence (toujours un truc de conteur) puis il baissa les nageoires sur l'aboutissement inéluctable de cette profonde réflexion: "donc il vient d'une autre planète!". Il pointa son doigt taché vers les étoiles pour appuyer son propos et je dus reconnaître que son raisonnement se tenait. "T'as raison.." admis-je avec sincérité. Il jubilait tellement d'avoir capté mon approbation qu'il aurait pu se mettre à clignoter comme une guirlande, on n'aurait pas vu la différence. Sur ce, satisfait comme un artiste qui vient de faire son show, Riton jugea que ses neurones avaient surchauffé, il commanda deux verres de "liquide de refroidissement" et s’éclipsa pour aller aux toilettes, "faire pleurer le colosse" selon sa propre expression.                                                            

Le petit vieux à barbe blanche qui sirotait ses verres de calvados derrière mon copain et qui l'avait écouté avec attention, s'adressa à moi, il souriait dans sa barbe de neige et hochait la tête sans arrêt, on aurait dit un père Noël en beaucoup moins enveloppé: "c'est un gnfilosophe, ton pote!" visiblement il avait un léger problème d'élocution, peut-être à cause du calva. Devant mon manque de réaction il précisa: "Ouais, comme Gérard-Henri Levgny, le type à la télé, le maigrichgnon avec des grandes chemises!" Je fis semblant de ne pas comprendre: "Ah oui, il écrit pas des bouquins de cuisine, lui?" Le vieux vit que je le chambrait, il pointa un doigt maigre et tout tordu, "toi t'es un rigolo, hein? c'est pas gnentil de se moquer des vieux!" A cet instant, Riton revint des gogues, il avait l'air inspiré: "dis donc, je réfléchissait à un truc, c'est vrai que par contre, Superman, il peut pas se rendre invisible, lui....".

lundi 29 juin 2015

Du bonheur


«Le bonheur n'est pas chose aisée: il est très difficile de le trouver en nous, et impossible de le trouver ailleurs.»

Chamfort


" ...car les jouissances les plus élevées, les plus variées et les plus durables sont celles de l'esprit, quelque fausse que puisse être pendant la jeunesse notre opinion à cet égard; et ces jouissances dépendent surtout de la force intellectuelle. Il est donc facile de voir clairement combien notre bonheur dépend de ce que nous sommes, de notre individualité, tandis qu'on ne tient compte le plus souvent que de ce que nous avons ou de ce que nous représentons. Mais le sort peut s'améliorer; en outre, celui qui possède la richesse intérieure ne lui demandera pas grand'chose; mais un benêt restera benêt, un lourdaud restera lourdaud, jusqu'à sa fin, fût-il en paradis et entouré de houris."


Arthur Schopenhauer   (Aphorismes sur la sagesse dans la vie)

 

"Nous laisserons ce monde-ci aussi sot et aussi méchant que nous l'avons trouvé en y arrivant."

Voltaire


dimanche 21 juin 2015

Ailleurs...



Donne-moi, pour éventrer le nuage gris, un poignard d'assassin à lame courbe étincelante. Donne-moi pour éventrer la froide vague et son épaule mousseuse, un fin voilier à la coque de nacre blanche. Las d’écouter bruire des pensées futiles et sans but sous la voûte de mon crâne, las d'écarter d'une main rageuse, ces insectes importuns aux visages d'hommes. Je prends, la peur au ventre, la direction d'un ailleurs qui n'a de nom que l'absence.
Je ne verrais plus au petit matin glacé, dans ce miroir mort crispé sur le mur, ma paupière lourde et mon visage flétri.
Je serai sensible et vif, vivant enfin, d'une autre naissance. Sous mon talon: le Monde, qui gronde et mugit. Dans mon œil: le ciel ouvert, une course d'oiseaux en feu au-dessus de la forêt bleue, le décroissement de la lumière, la chute du géant flamboyant qui s'engloutit sous les dernières vagues au bout de l'univers...
Mais quoi? ou est ta chaleur? celle que je pouvais sentir sans même te toucher. C'est la seule chose qui me manquera encore et puis c'est certain, je n'aurai plus de mémoire. Seul toujours, accoudé à la balustrade de bois délavé qui domine la mer je guetterai ma liberté avec une patience d'oiseleur.
Sous le couvert d'une feinte indifférence, je rêverai que tu n'es plus là, et puis ce sera seulement une écorchure du passé qui cicatrise sans trace.
Le souvenir même de n'avoir jamais rien possédé s'effacera comme de l'encre sous la pluie. Seuls mes yeux resteront ouverts, lucarnes sur l'espace immense, sur la lumière du dehors. Ma poitrine se gonflera d'un air tout neuf ma tête se remplira de la parole du vent et du cri des bêtes, je n'aurai plus besoin de rien...